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Le paillassonJune 17 pourquoi pasJe l'ai reconnue, l'ai saluée de la tête discrètement car elle était au téléphone. Elle a raccrochée et en voulant me laisser passer dans la file d'attente, m'a reconnue. Elle s'étonne de voir le petit dernier si grand et nous échangeons des nouvelles sur nos enfants respectifs qui furent dans la même classe. Nous nous écartons même de la file afin d'en savoir un peu plus. Nous réintégrons la file des clients sur sa question "et vous, vous avez repris une activité ?"; J'enchaîne "oui, je me suis inscrite à deux concours, celui de l'ANPE et le CAPES, j'ai réussi le premier, je suis conseillère à l'emploi" avec un grand sourire.
Elle me regarde, désolée, et prononce la phrase fatale "bon et bien, pourquoi pas".
Je suis pourtant habituée à cet air hébété, ce résignement dans la voix, cette gêne dans le regard mais j'oublie, à chaque fois je suis surprise. June 15 les jours comme çaL'aîné s'est fait volé son blouson et ses papiers. La seconde a enterrée le père de son petit ami et veut partir aux Etats Unis avec un ami français pour parler anglais en rentrant, le troisième a reçu une porte dans la figure et a fini sa journée aux urgences. J'ai repris le chemin du travail aujourd'hui après une semaine de détente, j'ai rencontré des gens étrangement récalcitrant à l'idée de travailler, et j'ai fini par sermoner le dernier que j'avais sous la main, tant pis pour lui.
Il y a des jours comme ça, heureusement demain il y a un anniversaire à fêter, une bonne occasion de boire du champagne et de manger un gâteau... au chocolat, bien sûr. May 27 Le dernier hommeLe dernier homme de mon enfance est mort. Pour marquer le coup, je me suis brûlée le poignet. Cicatrice, marque, souvenir... pour l'instant la tâche rose qui orne mon poignet est intimement liée à cette disparition.
J'étais dans les transports, le matin, en partance pour le travail. Le téléphone ne s'est pas déclenché mais un peu pus tard, quand le train est sorti du tunnel, il a sonné. J'ai écouté et puis les larmes ont coulé instantanément. Neuf ans que je ne l'ai pas vu et pourtant j'ai pleuré comme si je l'avais vu hier.
Depuis, les pensées foisonnent. La brûlure que j'ai à la main gauche depuis mon enfance est-elle la marque d'une disparition ?
La mort de mon oncle se superpose à celle de son frère en Indochine. J'ai acheté un livre sur les hommes de Dien Bien Phu (Roger Bruge). A cette lecture, j'alterne entre mal de ventre, nausée, lassitude mais je continue à petite dose.
Comment un homme que je ne voyais plus peut-il me manquer, comment sa disparition peut-elle m'affecter alors que je n'avais plus de lien avec lui ? Est-ce que je pleure sur mon enfance à tout jamais perdue ?
May 17 Les objets qu'on achète deux ou plusieurs foisJ'avais acheté Le Périple de Baldassare, un jour de promenade dans une librairie. Je ne cherchais rien de particulier mais le petit mot de recommandation du libraire devant la pile du livre, sa couverture aussi ont fait que j'ai acheté le livre sans hésitation. A l'époque je travaillais dans une ville de banlieu assez lointaine et chaque jour mon livre me racontait les voyages de Baldassare. J'adorais, je n'ai rencontré, depuis, qu'une seule fois des personnages aussi vivants, ayant une personnalité telle que j'avais l'impression que j'aurais pu le rencontrer dans le RER s'il avait existé à cette époque.
Et puis, un jour, j'attendais le train, assise, le livre dans un sac en plastique pour le protéger de la pluie. Je l'ai oublié sur le banc.
Il ne me restait plus qu'une dizaine de pages à lire, j'étais déçue, très déçue. Je ne savais pas comment, pourquoi j'avais pu oublier un livre qui comptait autant pour moi sur le banc d'un quai de gare.
J'aurais pu retourner dans une grande librairie où on fait ce que l'on veut et où lire quelques pages d'un livre passe complètement inaperçu, mais j'ai racheté le livre. Je ne pouvais pas imaginer ne pas avoir ce livre chez moi, ne pas abriter Baldassare dans ma maison.
J'ai fini mon livre tout neuf et depuis mes enfants l'ont lu.
Maintenant, je sais que si j'ai oublié le livre sur un quai de gare, il a fait le bonheur de quelqu'un, forcément.
Par la suite, j'ai lu les autres ouvrages d'Amin Maalouf mais je n'ai jamais rencontré un personnage aussi vivant que Baldassare. May 10 Histoire du soirEn attendant l'histoire du deuxième objet acheté deux fois, je raconte aujourd'hui mes interrogations restées sans réponse au sujet de l'histoire "le chat botté".
Il me semble que c'est une histoire que j'ai découverte assez tard mais je n'arrive pas à fixer un âge sur ce "assez tard". Ce conte ne faisait pas partie de la collection d'histoire de la seule personne qui m'en racontait, ma mère. Aussi, soit elle me le lut, soit quelqu'un d'autre le fit.
Le mystère de cette histoire réside dans son incompréhension. Je ne comprenais pas un épisode qui m'empêchait d'avoir une vision globale de l'histoire. Quelque chose m'échappait, mais quoi ?
Le mystère d'aujourd'hui réside toujours dans l'incompréhension car je ne sais plus ce que je ne comprenais pas, et je ne comprends pas ce que je ne pouvais comprendre.
Depuis, je l'ai raconté bien des fois et le mystère est resté.
Aujourd'hui, je raconte "Le chat botté" à mon fils. Au moment où le chat botté demande à son maître d'aller dans l'eau (et le jeune maître obéit), le chat crie alors "au secours mon maître se noie", mon fils m'interrompt et me demande "comment le garçon est-il tombé dans l'eau ?".
Je m'assure que mon fils écoute ce que je raconte (cela lui arrive surtout quand il ne s'agit pas d'histoire), et je me dis que je tiens peut-être, là, une piste.
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